La Tribune du Sport


Rafael Nadal est-il vraiment favori pour Roland Garros ?

Publié dans ATP Tour par Roland Richard le 19 mai 2010


Rafael Nadal n’avait rien gagné en 2010 puis vinrent les trois Masters sur terre…

Quand le petit monde de l’ATP est arrivé à Monaco il y a un peu plus d’un mois, Rafael Nadal n’avait pas rassuré son monde, c’est le moins que l’on puisse dire. Après sa blessure récurrente au genou l’an dernier, celle-là même qui l’avait empêché de disputer Wimbledon, on craignait sincèrement pour l’avenir de l’Espagnol sur le circuit. Avant le début de la saison sur terre battue, l’année 2010 n’avait pas été faste pour lui. Il n’avait remporté aucun tournoi et il perdait surtout contre des adversaires théoriquement à sa portée : Nikolay Davydenko en finale à Doha ; Andy Murray en quarts de finale à Melbourne ; le revenant Ivan Ljubicic en demi-finale à Indian Wells ; et même Andy Roddick, toujours en demi-finale, à Miami.

Pire, Rafa avait perdu la deuxième place mondiale au profit du Serbe Novak Djokovic. Les rumeurs allaient bon train. On parlait de « déclin » de l’Espagnol et d’un style de jeu qui aurait usé prématurément son corps… Bref, on le voyait déjà proche de la fin et personnellement, j’ai partagé cette inquiétude.

Mais, car il y a un ‘mais’, Rafael Nadal continuait de croire en lui, en ses chances, en son potentiel mais surtout en son corps. Et le fait est que, à la surprise générale, son corps ne l’a plus lâché. Mieux, son corps lui a permis de rentrer dans l’Histoire, et ce à 23 ans. Non seulement Rafa a remporté les trois Masters 1000 sur terre battue d’affilée mais ces succès consécutifs lui ont conféré le titre aussi impressionnant que légendaire de détenteur du plus grand nombre de Masters 1000 glanés dans une carrière : dix-huit. La simple évocation de ce nombre fiche le frisson puisqu’André Agassi avait mis plus de quinze ans à atteindre ses dix-sept titres en Masters, record précédent.

Désormais, alors que Rafa a battu successivement en finale Fernando Verdasco à Monaco (6-0 ; 6-1), David Ferrer à Rome (7-5 ; 6-2) et Roger Federer à Madrid (6-4 ; 7-6), tout le monde le voit grandissime favori pour revêtir une cinquième couronne du côté de la Porte d’Auteuil d’ici une quinzaine de jours. Mais cette lecture linéaire est à mon sens complètement fausse pour deux raisons. La première, c’est que Nadal n’était pas mauvais entre Doha et Miami, la seconde, c’est qu’il n’a pas spécialement bien joué à Madrid.


Rafael Nadal a bien joué jusqu’à sa victoire contre Verdasco à Monaco

A bien y regarder, ses défaites cette saison sont loin d’être les premières contre les adversaires en question. Nikolay Davydenko est l’une des plus grandes bêtes noires du Majorquin (cinq victoires en neuf confrontations pour le Russe). Andy Murray était un prétendant légitime au titre sur le ciment australien de Melbourne puisqu’il était alors quatrième joueur mondial et qu’il était, qui plus est, sur sa surface de prédilection. Quant à Ivan Ljubicic, il était probablement invincible sur ce tournoi d’Indian Wells tant il semblait le vouloir (le Croate a tout de même battu Juan Monaco, Novak Djokovic, Rafael Nadal et Andy Roddick). Enfin, est-ce réellement une honte de s’incliner face à Andy Roddick, justement, en demi-finale de Miami ? Ce même Roddick qui, quelques mois plus tôt, obligeait Roger Federer à disputer trente jeux lors du cinquième set en finale de Wimbledon, dans le « jardin » du Suisse s’il vous plait.

Mais de la même manière, si le Rafael Nadal de Monaco fut absolument époustouflant d’envie, de maîtrise tactique et d’intelligence sur le court, celui de Madrid semblait un peu essoufflé ou un peu en-dedans. Je suis sûr que cette assertion en déconcertera plus d’un mais à mes yeux, Rafa était loin d’être imbattable la semaine dernière. Nicolas Almagro l’a d’ailleurs prouvé. Trente-cinquième mondial, le puissant compatriote de Rafa l’a complètement dépassé par sa puissance au premier set en demi-finale.


Source : AFP

Ne nous y trompons pas, Roger Federer a failli battre Rafael Nadal à Madrid

Et que dire de la finale le lendemain ? Lors du premier set, Roger Federer n’a rien tenté de son jeu habituel : aucun slice, aucune amortie, aucune montée au filet, très peu de variations d’effets et un jeu strictement cantonné à son coup droit lifté (plus bombé que l’an passé certes) et à son revers désormais polyvalent (gros lift mais aussi grosse puissance potentielle quand il le lâche dans la diagonale croisée). Rafa ne s’en est sorti qu’à l’expérience durant la première manche (6-4), sur un terrain qui pourtant lui est normalement bien plus favorable, et je ne parle pas de surface mais bien de type de jeu.

Par ailleurs, le second set fut excessivement équilibré. Roger a sorti son premier slice d’attaque au troisième jeu du second set. Il n’a effectué sa première volée d’extraterrestre qu’au jeu suivant ! Dès lors, le Suisse a effectivement pris tous les risques : retour de service amortie, passing de revers croisé surpuissant, volée en extension, montée au filet sur deuxième balle, amorties pour faire monter Rafa… Et c’est un miracle si l’Espagnol est parvenu à s’imposer en deux manches puisqu’il a remporté 85 points sur l’ensemble du match, Federer 84… Et que dire de ce 85ème point sinon que si le Suisse avait eu un peu plus de réussite, il n’aurait peut-être pas eu à jouer une balle injouable à cause d’un faux rebond sur une balle de match…

Nadal a assurément pris quatre fois le Service du Suisse mais ce dernier lui a renvoyé la politesse à trois reprises… Autre détail troublant, on a vu pour la première fois depuis un mois Rafael Nadal descendre sous la barre des 80 % de premières balles au service (72 % lors de cette finale). Tout simplement parce qu’il appréhendait la qualité de retour de Roger et qu’il se sentait contraint d’« en mettre un peu plus ».

Le numéro un mondial, dans les speechs d’après-match, remerciait le public, s’excusant presque d’avoir « tenté de jouer un jeu de terre battue » et d’avoir échoué. Alors qu’il y était presque parvenu. Son sourire pendant le petit discours de Rafael Nadal en disait d’ailleurs bien plus que n’importe quelle parole : il savait et il sait qu’il peut battre son rival et ami espagnol à Roland Garros, en finale, le 6 juin prochain.


Federer sera à Roland Garros à un niveau qu’il n’a jamais atteint sur terre battue

Car s’il y a bien une chose à laquelle je n’ai pas crue une seconde, c’est l’importance des défaites de Roger Federer au second tour de Rome contre Ernests Gulbis et en demi-finale du tournoi d’Estoril contre Albert Montanes. J’avais perçu cela comme une phase de tests. Un peu à la manière de ce que le numéro un mondial a d’ailleurs reproduit lors du premier set contre Rafael Nadal. Car Roger sait que pour battre le quadruple vainqueur de Roland Garros, il ne pourra pas se contenter de s’appuyer sur sa première balle et ses schémas courts (qui ont malgré tout très bien marché en finale à Madrid). Non, il devra s’appliquer à savoir tenir l’échange du fond du court, comme un vrai terrien. Et pour cela, il a travaillé dur. Cela se voit. Roger Federer n’est donc plus très loin de devenir le joueur le plus redoutable de l’histoire car il sera non seulement le plus titré mais aussi le plus polyvalent (si tant est qu’il ne l’était pas déjà auparavant).

Beaucoup d’experts ont avancé comme solution au « problème Nadal » sur terre le fait de monter au filet pour couper ses trajectoires croisées diaboliques, rendues d’autant plus dangereuses par le lift giclant de l’Espagnol. Mais Federer a pris le problème à l’envers. Ou plutôt, à l’endroit. L’an passé, il a considérablement travaillé un coup en particulier pour Roland Garros : l’amortie. Evidemment, cela ne s’est pas beaucoup vu puisque le public était tout entier concentré sur l’« Histoire » qui était en train de s’écrire avec la possibilité pour Roger de remporter le dernier des quatre Grands Chelems qui lui manquait. Mais Federer a bien préparé ce coup pour battre Nadal car c’est bien au filet que le numéro deux mondial est le moins performant, en dépit de tous ses progrès. Là encore les statistiques sont éloquentes. Si Roger est monté vingt fois au filet lors de la finale madrilène, il n’a gagné que la moitié des points dans cette filière (dix). Ce qui ne valide pas la théorie des experts du tennis. En revanche, il a poussé Rafa à venir conclure au filet à onze reprises pour cinq malheureux succès… Cette statistique est beaucoup plus intéressante. Car Rafa n’est pas coutumier de la « tentative » au filet. Lorsqu’il monte, c’est pour s’assurer un point. Il est souvent proche des 90 % de réussite au filet, ici il était en-dessous des 50 %.

Bien sûr, Rafael Nadal n’était pas à son meilleur niveau, je l’ai précisé plus haut. Il sera plus fort à Roland Garros. Mais Roger également. Car les deux joueurs en ont sous la pédale. Comme s’ils s’étaient cachés des armes pour encore pouvoir se surprendre dans quelques jours…

La dernière critique que l’on pourrait m’adresser, c’est de vouloir enlever de la pression à Rafa, de pronostiquer quelque chose qui ne pourrait pas être pronostiqué, de croire davantage en celui pour qui j’ai le moins d’affection entre les deux afin de ne profiter que plus intensément encore de la victoire de l’Espagnol. Eh bien pas du tout. Certes, je suis fan du guerrier Nadal. Mais je vibre encore plus à l’idée d’un combat de gladiateurs en finale de Roland Garros. Je rêve depuis que j’ai vu Roger se préparer avec tant de résolution à la terre battue, depuis que je l’ai vu essayer de nouveaux schémas, depuis que je l’ai vu perdre en n’étant plus Roger. Je songe à ce match historique que les deux hommes nous avaient offerts à Wimbledon en 2008 et auquel j’aimerais enfin assister à Roland Garros. Je suis déjà ivre à la perspective de voir ces deux titans s’affronter jusqu’au point du jour sur le splendide court Philippe Chatrier. Là, je couperai le son pour éviter d’éjecter ma télécommande sur mon téléviseur devant la niaiserie de Lionel Chamouleaud et d’Arnaud Boetsch, tous deux pâles suppôts de sa majesté Federer… et je jouirai de voir enfin ce spectacle qui nous était promis depuis si longtemps et qui n’a pas eu son pareil dans l’histoire du sport sinon, peut-être, les combats entre Mohamed Ali et Joe Frazier. Là oui, je pourrai pleurer tout mon saoul et me laisser aller à l’émotion d’avoir vu de mes propres yeux l’une des plus grandes confrontations sportives de tous les temps. Peu importe le vainqueur…

L’émission de LTS, "Roland Garros avant Roland Garros"…

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