La Tribune du Sport


Une journée à Roland pour voir Roger perdre contre Robin

Publié dans ATP Tour par Roland Richard le 3 juin 2010


Une arrivée ponctuée par les matchs de deux Françaises du tournoi junior !

C’était la toute première fois que je me dirigeais Porte d’Auteuil. L’odeur d’essence que dégageait la Fiesta ne me faisait même plus sourciller tant l’attente était immense. J’allais pour la première fois, dans quelques minutes, passer les grilles de la sécurité et pénétrer dans les fameuses « allées » de Roland Garros. Il était 13h15 et la surexcitation, la panique, l’affolement et finalement l’emphase m’ont traversé successivement. Un lieu « exceptionnel », une atmosphère « unique », des matchs « énormes »… tout était réuni pour une journée historique. Au moins pour moi.

Les premiers terrains où nous vîmes, mon ami et moi, des balles jaunes être envoyées d’un côté à l’autre du court furent les numéros 2 et 3, à côté de l’entrée par laquelle nous sommes arrivés. Là, deux juniors françaises avaient maille à partir avec des adversaires vraisemblablement plus coriaces qu’elles. Charlène Seatun (en rose sur la photo) s’est finalement inclinée contre la tête de série numéro 4 slovène, Nastja Kolar en deux petits sets sur le court n°2. De l’autre côté, sur le court n°3, Laetitia Sarrazin s’est sans doute trop agacée et trop vite pour gêner la Russe Irina Khromacheva, tête de série numéro 3. Elle s’est inclinée après notre départ vers le Central, en n’ayant inscrit que cinq jeux.

Il est 13h50 et la volonté irrépressible de découvrir les toilettes du célèbre court n°1 nous fait longer le Court Philippe Chatrier, enceinte mythique où Borg, Nravratilova, Chang, Graff, Moya, Kuerten, Agassi, Nadal, Hénin et Federer ont régné en maîtres ne serait-ce qu’une fois. Le frisson grandit. L’impatience également.

Il est un tout petit moins de 14h quand nous rentrons sur le Court Central. Le vigile éprouve ma naïveté en m’expliquant que je ne pourrai plus ressortir une fois rentré. Et je marche. Mieux, je « court ». Nous montons les marches et nous découvrons les innombrables sièges verts qui peuplent les tribunes. L’émotion est à son comble. Je découvre le plus beau stade de tennis de France et je vais y voir le plus grand joueur de l’histoire du tennis masculin, Roger Federer, dans quelques heures.


Un pur match de terre battue entre Wozniacki et Schiavone me fait saliver…

Mais auparavant, la chance veut que nous puissions voir un magnifique quart de finale dames qui, autre grande première, est le premier match de tennis féminin auquel j’ai le privilège d’assister. La magnifique Danoise Caroline Wozniacki, n°3 mondiale, est introduite sur le Court Central par le speaker, précédée de son adversaire du jour, l’Italienne Francesca Schiavone, dix-septième mondiale.

Schiavone ne représente pourtant pas un bon souvenir pour moi car elle a participé aux trois défaites de la France contre l’Italie en Fed Cup lors des éditions 2006, 2007 et 2009. Il fallait donc passer outre le ressentiment chauvin mais naturel que sa présence a produit chez moi.

Mais la rencontre fut d’un tel niveau de jeu que ce fut vite oublié. L’intensité des échanges fut tout spécialement remarquable avec un véritable match de terre battue. Schiavone a pris rapidement un bon départ et malgré une première balle défaillante (54% sur l’ensemble du match), elle est parvenue à appliquer un schéma de jeu simple : agresser la Danoise sur son revers jusqu’à créer un décalage suffisamment important pour repartir côté ouvert. Wozniacki a bien essayé de répliquer sur le même thème puisque l’Italienne effectuant son revers à une main, cette dernière aurait dû être spécialement sensible au lift sur ce coup, mais il n’en fut rien. Ou bien Wozniacki ne bombait-elle pas assez son lift. Le fait est qu’aucune hauteur de balle n’a gêné l’Italienne. Idem pour les échanges longs et en rythme.

La numéro trois mondiale, médusée par la détermination de son adversaire pourtant beaucoup moins bien classée qu’elle, est sortie assez rapidement, en une heure et douze minutes précisément. Les quelques sautes de concentration de Schiavone et la rareté de sa première balle n’ayant pas eu d’impact vraiment négatif tant l’Italienne dominait les débats dès que l’échange s’installait. Breakant deux fois la Danoise dans la première manche, elle a un tout petit peu plus douté dans la seconde avant de s’imposer finalement 6-2, 6-3 et de nous offrir une splendide marque d’amour avec un baiser sur la terre battue du Philippe Chatrier (photo), un peu à la manière de Gustavo Kuerten qui, en son temps, avait dessiné un cœur sur le court central avant de s’allonger dedans.

A présent, ne nous le cachons pas, j’étais venu voir le seigneur, sa majesté Roger Federer. Qui plus est contre un adversaire que je respecte plus pour son jeu que pour ses qualités humaines. Donc je venais soutenir un grand Roger !


Federer a subi la pluie de coups à plat de Söderling

Il est un peu moins de 16h quand les joueurs rentrent sur le court. L’ovation est ininterrompue pour le Suisse, tenant du titre à Roland Garros et numéro un mondial. A l’échauffement, la présentation de Roger et de son palmarès contraignent le speaker à observer une pause quand les applaudissements retentissent soudainement à l’annonce des seize titres du Grand Chelem glanés par le natif de Bâle.

On y est enfin ! Federer sert (photo) en premier et transforme rapidement le premier set en formalité. 77% de premières balles dans cette manche facilitent grandement le travail d’un Suisse qui expédie le Suédois en trente-deux minutes avec pas moins de 88% de points remportés sur première et… 100% de points gagnés sur seconde balle. Quatre balles de break, une seule convertie mais 34 points gagnés contre seulement 20 pour son adversaire : Söderling et ses 47% de premières sont asphyxiés. Tout y passe. Aucun coup ne ressemble au précédent. Roger varie en hauteur, en longueur et en effet. C’est à s’y méprendre la copie conforme du premier set de la finale de l’an dernier contre ce même Söderling, excepté le score (Federer avait gagné 6-1), 6-3.

Dans le second set, Federer fait preuve d’un relâchement coupable. Il est rapidement mené 3-0 et il ne reverra pas le jour dans une manche qu’il a littéralement lâché. Sa première balle de service, baromètre de son jeu, chute à 52% tandis que celle de Söderling monte à 71%. Mais plus que cela, c’est le manque de concentration de Roger qui frappe le spectateur averti que je suis. Il ne semble plus être là, comme absent du terrain et des échanges. Il se voit infliger un joli 6-3.

La troisième manche est sans doute la plus disputée du match. Les deux hommes font jeu égal et on assiste à un récital de points gagnants. Personne ne veut lâcher son service et c’est finalement la pluie qui va décider de l’issue de ce set indécis. A 5-5, alors que Federer sert et qu’il mène 30-15, la pluie se fait un peu plus forte et Enric Molina, l’arbitre de chaise espagnol de la rencontre, décide de faire cesser les échanges (photo). Il arrête le match pendant près d’une heure et quart (de 17h36 à 18h51). Rentré au vestiaire, Federer peut nourrir des regrets puisqu’il s’est procuré une balle de break quand il menait 5-4… Alors qu’il tentait un smash slicé improbable sur un smash de Söderling, à la manière de celui qu’il avait sorti contre Roddick à Bâle en 2002, le Suédois est parvenu à effectuer une volée revers en extension, au-dessus de sa tête, remarquable… et 5-5.

Une heure et quart plus tard, la tension est palpable. L’interruption semble avoir déconcerté un Federer prompt à la sortie de piste. Le Suisse marque un point et mène 40-15 avant de s’effondrer mentalement. Il perd les six points suivants, se fait breaker en passant, et ne reviendra pas. Menant 6-5, Söderling assène un terrible ace à 218 km/h extérieur sur sa deuxième balle de set et renvoie un numéro un mondial impuissant sur sa chaise. 7-5, le central est en émoi. Les « Come on Roger ! » résonnent, les applaudissements d’encouragement redoublent mais Federer a pris un coup au moral.

S’il est vrai que Söderling a joué sa chance à fond, il a plutôt été contraint d’attendre les fautes du Suisse pour marquer, du moins jusqu’à cette interruption à 6-3 ; 3-6 ; 5-5. Après quoi, on a cru assister à un retour spectaculaire de Roger Federer puisqu’il marqua les deux premiers jeux du quatrième set. A 2-0 pour lui, on imaginait voir Söderling opérer une de ses célébrissimes sautes d’humeur. Il n’en fut rien. On a donc pu voir à quel point le Suédois, septième mondial, avait progressé. Magnus Norman, son entraîneur, lui a permis de se stabiliser, de ne plus craquer mais aussi de ne plus « lâcher ». Après avoir enregistré un 71% de moyenne de service dans les deuxième et troisième sets, il poursuit son effort pour se maintenir à 68%. Et quand un joueur sert en moyenne à 209 km/h en première et qu’il vous passe près de trois services sur quatre pendant deux heures (1h58 pour les deuxième, troisième et quatrième manches réunies), c’est décourageant. Federer s’est donc découragé. Il a certes breaké le Suédois au tout début du quatrième set mais ce fut sa seule occasion. Söderling s’en est lui procuré sept et en a converti deux.


L’analyse tactique du match

Mais les chiffres ne permettent pas tout à fait de comprendre ce second tremblement de terre d’origine suédoise qui a eu lieu en deux ans sur le sol de Roland Garros. Comme l’an passé contre Rafael Nadal en huitièmes de finale, le natif de Tibro a réalisé mardi un match époustouflant où son schéma de jeu visant à martyriser le revers du Suisse a fonctionné à la perfection. Se contentant de varier autour de cette tactique simple, il a forcé le Suisse à rentrer dans un match du fond du court, à plat, sans variation. Un jeu où Federer ne peut tout simplement pas gagner. Du moins pas si son adversaire, adepte de ce style de jeu, commet si peu de fautes directes (une dizaine par sets) alors qu’il tente autant. On a tout de même eu un Söderling qui a essayé de frapper des secondes balles de service à plus de 200 km/h, la vitesse moyenne de Roger… en première !

Mais ce qui est sûr, c’est que Roger Federer s’est surtout illustré par son manque de lucidité – fait rarissime. Peut-être pourrait-on trouver dans le fait qu’il n’ait pas eu d’adversaire le mettant en difficulté lors des quatre tours précédents (Federer n’avait perdu aucun set jusque là), un élément d’explication. On sait que Federer a besoin d’être testé pour mettre en route son jeu. Qu’il doit connaître des frayeurs pour hausser son niveau de jeu. Le pas à franchir était sans doute trop important pour battre un Söderling étincelant depuis le début du tournoi et qui n’avait passé que 1h43 minutes en moyenne sur le court lors de ses quatre premiers matchs.

Ce manque de résistance aux tours précédents aura eu pour effet, probablement, de l’empêcher de déplier son jeu, c’est-à-dire d’avoir à employer toute la palette de ses coups. Car mardi, on n’a pas assez vu deux coups en particulier qui auraient pu faire excessivement mal au cogneur qu’est Söderling : le slice long axial et l’amortie. Le premier aurait permis, avec une terre lourde et humide, d’écraser littéralement la balle sur le sol et d’empêcher un grand Suédois (1m93) de frapper à souhait comme un mulet les balles liftées ou à plat qu’envoyait le Suisse. Le second, l’amortie, parce qu’elle aurait contraint Söderling à courir, à se fatiguer et à plier ses jambes. Mais le problème fut surtout qu’en n’effectuant pas suffisamment de variations, Federer a fourni l’occasion à Söderling d’installer le rythme qu’il désirait et de régler progressivement ses coups de boutoir. Dans le quatrième set, Federer a été dépassé par la puissance de son adversaire, tout simplement parce que le Suédois est plus fort dans la filière des schémas courts et puissants que le Suisse.

En revanche, si Roger Federer peut s’imputer une part de responsabilités, c’est dans le second set où il s’est déconcentré tout seul. A posteriori, on peut penser que c’est là qu’il perd le match. En ayant deux manches en poche, il est peu probable que Söderling aurait trouvé les ressources mentales nécessaires pour revenir…


Dépités, nous avons terminé notre journée par deux quarts de finale en doubles messieurs

En sortant du central aux alentours de 20h, mon ami et moi étions un peu abattus. C’était la première fois que nous voyions Roger Federer et c’était la première fois qu’il sortait avant les demi-finales d’un tournoi du Grand Chelem depuis un troisième tour à Roland Garros, en 2004. C’était contre un certain Gustavo Kuerten…

Bref, nous avions déjà visité les allées de Roland Garros sous la pluie pendant l’interruption du quart de finale entre Federer et Söderling, nous avons donc tenté de trouver le court où devait avoir lieu le double messieurs programmé initialement sur le court central et déplacé pour qu’il soit certain qu’il puisse être terminé. Arrivant sur le court n°2, nous avons ainsi assisté à la victoire de la paire belgo-sud-africaine Norman-Moodie (4èmes mondiaux) face au duo espagnol Lopez-Riba. Un match plié assez aisément en deux manches.

Sur le court n°3, c’était un match d’un autre standing qui nous attendait avec les têtes de série n°2, Daniel Nestor et Nenad Zimonjic qui étaient opposées aux têtes de série n°6, Lukasz Kubot et Oliver Marach (à gauche, en noir, sur la photo). Le temps de découvrir que ce dernier était particulièrement irrespectueux avec les arbitres de chaise, peut-être parce qu’en plus d’être incorrect, l’Autrichien est mysogyne. Après avoir écopé d’un avertissement pour s’être invectivé, le joueur a commencé à parler à l’arbitre sans que celle-ci ne lui réponde. Agacé, il lui a clairement dit "Hey, I’m talking to you !"… Evidemment, il n’a pas serré la main de cette arbitre de chaise à la fin de la rencontre. Mais il est difficile d’en juger de manière définitive étant donné le peu de fois où je l’ai vu évoluer. En tous les cas, le niveau de jeu était spécialement remarquable dans ce match. La paire Nestor-Zimonjic s’est imposée avec brio 7-5 ; 6-3, mettant en place des stratégies splendides et faisant montre d’une puissance exceptionnelle, notamment au travers de jolies volées claquées.

Il est plus de 21h. La nuit commence à tomber alors que le ciel s’est enfin découvert et que nous avons même pu admirer quelques éclats du soleil pendant les doubles. Mon ami est frigorifié, moi je suis trempé. Mais nous avons tous les deux le sourire. Federer a perdu mais nous n’avons vu que du beau tennis aujourd’hui. C’était une belle journée. Une très belle journée… A renouveler l’année prochaine ! Peut-être pour la finale Federer-Nadal dont je rêvais cette année…


Quelques photos pour le plaisir

Les tribunes du Court Philippe Chatrier à Roland Garros :

Les deux premiers rangs des tribunes officielles du Central, ceux réservés aux officiels du tournoi, étaient vides pour le quart de finale féminin entre Francesca Schiavone et Caroline Wozniacki. Et on se demande pourquoi il y a un effondrement du tennis féminin français…

Un ace de Robin Söderling à 219 km/h… Pas loin de celui qu’il mettra pour remporter la troisième manche (218 km/h)…

La terrasse de France Télévision à l’un des angles du court central où vous pouvez admirer la chevelure blonde de la belle Tatiana Golovin. On peut aussi voir, au premier plan de dos, Laurent Luyat.

Et enfin, le kiosque à journaux où Daniel Lauclair fait sa revue de presse tous les matins dans Tennis Club sur France 4 :

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