La Tribune du Sport


FIFA ou mafia ?

Publié dans Droit et Gouvernance par Roland Richard le 18 décembre 2010
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Source : Marcello Casal Jr./ABr via Wikimedia Commons

Depuis quelques temps, de lourds soupçons de corruption pèsent sur l’instance dirigeante du football mondial. Explications.

Le 2 décembre dernier, le Comité exécutif de la FIFA a choisi les pays d’accueil des deux coupes du monde qui auront lieu en 2018 et en 2022. Il s’agira de la Russie pour la première de ces dates, du Qatar pour la deuxième. Mais ces choix se sont effectués dans un climat lourd. En effet, le président Sepp Blatter (photo) n’a eu que faire des mises en garde de Transparency International, ONG internationale luttant contre la corruption, qui avait recommandé l’ajournement de cette élection dès le 30 novembre.

Pourquoi Transparency International est-elle intervenue ? Parce que la relation illégitime qu’entretient la FIFA avec la corruption depuis des années venait à nouveau d’être étalée en place publique par l’insaisissable journaliste britannique, Andrew Jennings. Déjà auteur d’un livre corrosif en 2006 sur les pratiques financières occultes des instances du football mondial (Carton Rouge ! Les dessous troublants de la FIFA), cet Écossais a récidivé, cette fois dans un documentaire intitulé FIFA’s Dirty Secrets, diffusé sur la BBC le 29 novembre.

Des virements étranges

 

Ce documentaire d’une demi-heure empreint de dramaturgie anglo-saxonne révèle qu’International Sport and Leasure (ISL), la société privée chargée de négocier au nom de la FIFA les contrats de sponsoring ainsi que les droits télévisés pour les coupes du monde, a effectué entre 1989 et 1999 plus de 175 versements vers des comptes appartenant de près ou de loin à des personnalités de la FIFA ou à leur entourage. Le total de ces sommes atteindrait les 100 millions de dollars (environ 76 millions d’euros).

Parmi les bénéficiaires de ces virements, Monsieur Jennings a réussi à identifier trois membres éminents du Comité exécutif de la FIFA, l’organe qui émane du Congrès (organe souverain au sein de l’association) et qui est notamment en charge de l’élection des pays d’accueil des compétitions.

  • Le premier de ces personnages n’est autre que Issa Hayatou, l’un des vice-présidents de la FIFA, membre du Comité exécutif depuis 1990 et président de la Confédération africaine de football (CAF), l’équivalent de l’UEFA pour l’Afrique.
  • Le second est Ricardo Texeira, membre du Comité Exécutif depuis 1994, président de la Confédération brésilienne du football et… responsable de l’organisation de la prochaine Coupe du monde, celle qui aura lieu au Brésil en 2014.
  • Enfin, le Paraguayen Nicolas Leoz a lui aussi été impliqué. Membre du Comité exécutif depuis 1998, il est aussi président de la CONMEBOL (équivalent de l’UEFA et de la CAF pour l’Amérique du Sud) depuis 1986.

Les noms de ces personnes sont soit mentionnés directement dans la liste que s’est procuré Andrew Jennings, soit indirectement au travers de sociétés-écrans (comme c’est le cas pour Ricardo Texeira par exemple). Ces versements ne représenteraient rien de particulièrement inquiétant s’ils ne correspondaient pas à plusieurs centaines de milliers de dollars, voire plusieurs millions dans certains cas. Par ailleurs, aucune de ces trois personnes n’a répondu aux lettres, courriers et appels téléphoniques d’Andrew Jennings pour s’expliquer sur le motif de ces versements d’ISL sur leur compte ou sur celui de leur entreprise. Le journaliste est donc allé leur poser des questions à la volée, espérant quelque chose. Mais chacun des trois s’est défilé, d’une manière ou d’une autre, refusant catégoriquement de répondre aux questions.

A la suite de la diffusion du documentaire, Transparency International a demandé à la FIFA de pouvoir enquêter, en tant qu’organisme indépendant, sur ces affaires de corruption. Les instances du football, par l’intermédiaire de leur président Sepp Blatter, ont botté en touche, s’attachant à souligner que les questions qui concernent ISL, précédant les années 2000, avaient déjà fait l’objet d’un procès et d’un verdict de la Cour pénale de Zoug en 2008. Or la justice suisse n’avait condamné aucun responsable de la FIFA. Mais Andrew Jennings (ci-contre) indique dans son documentaire qu’un second procès est en route et devrait mettre au jour les liens entre ISL et la FIFA.

Source : AsianFC via Flickr

Une attribution truquée ?

 

Mi-novembre, la Commission d’éthique de la FIFA avait dû suspendre six de ses membres dont deux appartenaient au Comité exécutif. Une fois encore, ces deux hommes n’étaient pas des seconds couteaux de l’association mondiale. Il s’agissait du vice-président tahitien de la FIFA et président de l’OFC (équivalent de l’UEFA pour l’Océanie), Reynald Temarii, et du directeur du développement du sport à la FIFA, le Nigérian Amos Adamu. Les deux ont été suspendus pour « corruption supposée » autour de l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022. Si le premier a finalement été blanchi puis suspendu malgré tout un an pour être « intervenu dans le vote » (n’est-ce pas cela qu’on appelle corruption ?), le second a quant à lui écopé d’une suspension de trois ans et d’une amende de 10.000 francs suisses.

Sepp Blatter, en admettant qu’il ne soit pas au courant des agissements des membres du Comité exécutif qu’il préside, ne devrait que vouloir faire le ménage dans sa maison. Il n’en est rien. Andrew Jennings est le seul journaliste au monde à avoir été informé qu’il lui était désormais interdit d’approcher les bureaux de la FIFA en Suisse et, de plus, qu’il lui était impossible d’assister aux conférences de presse données par l’instance à l’avenir.

Malgré toutes ces révélations et la requête déposée par Transparency International, les élections des pays organisateurs des prochaines coupes du monde ont bien eu lieu le 2 décembre dernier. Alors que les documents récemment révélés par Wikileaks ont montré que des magistrats espagnols et des diplomates américains dénonçaient secrètement mais quotidiennement l’exécutif russe comme un « État mafieux », le Comité exécutif de la FIFA, amputé de messieurs Adamu et Temarii, a tout de même décidé d’attribuer à la Russie l’organisation de la Coupe du monde 2018.

Le même jour, la réception de la Coupe du monde 2022 était attribuée au Qatar (photo). Un pays qui n’a ni passé, ni présent footballistique. Mais surtout qui lutte contre l’homosexualité, qui ne connaît que très partiellement la liberté d’expression et qui incarne l’utilisation irraisonnée de l’argent du pétrole en dépit des règles élémentaires de décence écologique – le comité d’organisation a promis de climatiser ses stades, mais aucun n’existe encore, et le projet devrait dépasser le milliard de dollars de dépenses. Alors comment cela a-t-il été possible ? Soulignons que le Qatar avait deux atouts décisifs : le lobbying de Zinedine Zidane – dont le cachet a avoisiné les 11 millions d’euros – et le lobbying du président de l’AFC (équivalent de l’UEFA pour l’Asie), Mohammed Bin Hammam, qui est qatari. L’Angleterre, sa légende, ses infrastructures déjà presque prêtes, ses hôtels et la qualité de son championnat n’ont obtenu que deux voix au premier tour (sur vingt-deux) face à la Russie…

Selon une étude sur la « petite corruption » menée par Transparency International et publiée il y a quelques jours, une personne sur quatre dans le monde aurait versé, lors des douze derniers mois, un pot de vin. Il n’y aurait pas de quoi être surpris qu’au plus haut niveau, cette pratique soit généralisée…

Cet article a été publié en partenariat avec le site lecourant.info.

Pour continuer de s’informer sur le sujet :

> Le documentaire d’Andrew Jennings (1ère partie)

http://www.youtube.com/v/tjlZw9NGSlU?fs=1&hl=fr_FR

> Le documentaire d’Andrew Jennings (2ème partie)

http://www.youtube.com/v/-wQy4eT4M9I?fs=1&hl=fr_FR

> Le site d’Andrew Jennings (ou comment vous dégoûter du football mondial)

Source

Photo n°1 : 5 juillet 2010 à Johannesburg – Sepp Blatter lors de l’accord de la fusion du prix FIFA de meilleur joueur de l’année et du Ballon d’Or France Football. Marcello Casal Jr./ABr via Wikimedia Commons.

Photo n°2 : Sepp Blatter, président de la FIFA, à Sydney en 2008. AsianFC via Flickr, licence CC

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