La Tribune du Sport


L’ouragan Federer embourbé dans le fond du court par Simon

Publié dans ATP Tour par Roland Richard le 19 janvier 2011
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Source : Ouest-France.fr

Après trois heures de jeu, Roger Federer a finalement réussi à se défaire du Français Gilles Simon 6-2, 6-3, 4-6, 4-6, 6-3. Il se qualifie ainsi pour le 3ème tour de l’Open d’Australie, première levée du Grand Chelem de l’année.

Deux premiers sets où Federer sert et joue trop bien pour être inquiété

 

Tout avait si bien commencé pour Roger Federer dans le premier set que l’on s’est dit que le match pourrait n’être qu’une formalité tant Gilles Simon a d’abord été dominé et contraint à seulement défendre. En seulement trente-cinq minutes et avec 70 % de premières balles en plomb, c’est un Federer aérien que l’on a admiré. La leçon de tennis était alors totale avec plus de neuf points sur dix remportés derrière l’engagement du Suisse, dix volées sur onze réussies et cinq balles de break obtenues pour deux converties.

En face, le récent vainqueur de Sydney n’avait que quelques miettes à se mettre sous la dent. Mais la grande force de Simon, de ce Simon que l’on avait découvert lors du dernier tiers de la saison 2008, c’est la patience. La patience dans le jeu et la patience comme vertu indispensable du haut niveau. Attendre que la déferlante Federer baisse d’intensité et que la pluie de coups droits surpuissants faiblisse.

Le dieu Federer, on connaît. Le caractère intouchable de son jeu dans ces moments-là, on sait que cela peut être un déroulement téléologique, comme un chemin naturel tout tracé et dont l’issue serait déjà écrite. Mais comme face à Robin Söderling l’an dernier à Roland Garros, probablement défaite la plus emblématique des défaites « fédéreriennes », on sait que le numéro 2 mondial est aussi capable d’atteindre les sommets l’espace de la première manche avant de se déconcentrer, de céder du terrain et de redescendre parmi le commun des mortels. C’est en substance ce qui s’est produit mercredi matin (11h, heure française).

Source : is.blick.ch

Et souvent, lorsqu’un joueur baisse de pied, l’autre vit au contraire une progression. Pour détailler cette performance, on se doit de souligner l’importance décisive qu’a eu le retour de services de Gilles Simon. On l’a à de nombreuses reprises expliqué dans ces colonnes, un joueur qui remporte un match oscille entre 30 et 40 % de points gagnés sur retours de service. Dans la première manche, Gilles n’était qu’à 20 % (0 balle de break convertie/0 procurée). Dans la seconde, le Niçois est grimpé jusqu’à 30 % (1/2). Ces deux sets, le Français les a perdus.

Mais ce second opus aura déjà vu Simon accroché Federer en ôtant sa mise en jeu à sa très sérénissime majesté. Alors qu’il était double-breaké, il est parvenu néanmoins à revenir dans la partie et à recoller de 4-1 à 4-2 puis 4-3 avant de concéder à nouveau son engagement et de s’incliner finalement 6-3 (33 minutes, 1h08 en tout). Le service du Français avait alors touché l’abîme des 38 %…

Malgré cette statistique, la fissure dans la sérénité du jeu de Federer était bel et bien apparue. Redescendu aux alentours des 55 % de premières lors de la deuxième manche, le tenant du titre à l’Open d’Australie ne disposait plus de l’outrancière maîtrise sur le jeu dont il avait fait preuve jusque là.

Simon lit de mieux en mieux le service de Federer, le breake et égalise à deux sets partout

Dans le troisième set, remporté par le Français 6-4, le pourcentage de retours gagnants devint particulièrement remarquable avec 50 % de points gagnés sur le service de Federer pourtant en progrès (59 % de premières). Chacun des deux joueurs continuait de prendre des risques et chacun se procurait beaucoup de balles de break (3 converties/4 pour Simon, 2/3 pour Federer). Mais là aussi, il faut remettre en perspective la qualité et l’audace du Français qui n’a cessé d’agresser le Suisse sur sa première et peut-être encore plus sur la seconde. Comme l’expliquait très bien Julien Boutter lors de la finale de la dernière Masters Cup, également consultant Canal Plus lors de ce match, le joueur dominé sur la première adverse doit constamment se montrer offensif sur les secondes. Ceci afin de mettre la pression en permanence sur l’engagement. Si jamais le match commence à durer, la fatigue aidant, le taux diminue naturellement avec l’inquiétude grandissante de se voir contré.

Source : is.blick.ch

On pourrait croire que cette augmentation des points gagnés sur retours de service de la part de Simon ne serait due qu’à une baisse de régime de Federer si le taux de points gagnés derrière son engagement par le Suisse n’avait pas lui-même chuté. Il faut analyser la paralysie de Federer comme avant tout mentale. Quand on est le meilleur attaquant du monde – ce qu’est indiscutablement Federer, il est encore monté 64 fois au filet face à Simon pour 46 points gagnés – il est spécialement difficile de battre un contreur redoutable du fond du court dont Simon est redevenu, depuis quelques semaines, l’un des plus éminents représentants.

De plus de 90 % de points gagnés derrière sa première durant les deux premières manches, Federer est ainsi passé à 50 % dans le troisième puis 76 % dans le quatrième. Si j’insiste tant sur ce point qu’est le retour de services, c’est qu’il représente deux choses dans le tennis : en premier qu’il est l’élément le plus facile à perdre en cas de blessure et le plus difficile à récupérer quand on est en convalescence car il s’agit de réflexes réclamant une vitesse de réaction très importante. Celle-ci ne s’acquiert ou ne se retrouve qu’en enchaînant les matchs. La seconde est qu’elle est l’arme majeure des contreurs, Murray en tête.

De cette manière, le fait que Federer n’ait remporté aucun de ses trois premiers jeux de service à l’entame du troisième set trouve son explication dans une usure provoquée par la récurrence des tentatives de Simon.

Dans le jeu proprement dit, Simon a eu une tactique éprouvée par les plus grands et initiée par Nadal il y a quelques années maintenant : insister massivement sur le revers du Suisse. Mais il est incontestable que les progrès de l’ex-numéro un mondial en la matière sont spectaculaires. Malgré cela, marqué mentalement et donc physiquement durant la troisième manche, Federer a vu sa nouvelle technique de revers s’effriter. Frappant avec moins de fluidité et donc moins de force dans la balle, le Suisse a progressivement reculé et s’est fait bousculer du fond du court. Perdant peu à peu sa lucidité, il en a même oublié la variation qui avait si bien marché durant les deux premiers sets : slices difficiles à accélérer pour un joueur comme Simon qui fonctionne en fulgurances à plat ; et amorties très efficaces contre le Français car elles fracturent le rythme graduel sur lequel il aime s’appuyer pour lancer un coup soudain et brutal.

Source : is.blick.ch

Le 6-4 de la troisième manche (39 min, 1h47 en tout) venait conclure la pente ascendante sur laquelle le Niçois se trouvait. Les « come on » commençaient à retentir dans la Rod Laver Arena de Melbourne car Federer se sentait en souffrance, acculé en raison d’une première toujours moyenne (61 % dans le quatrième set), trop aisément déchiffrée et donc retournée (36 % de points gagnés sur retour pour Simon). La décision ne se fit pas sur un grand écart de niveau de jeu. Obtenant chacun trois balles de break, c’est Simon qui breakait le Suisse à 4-4 d’un retour gagnant. Tout un symbole. Enterrant les espoirs de Federer de se sortir de ce guêpier en quatre sets, le Français glanait la manche et serrait le poing en regagnant sa chaise, 6-4 (42 min, 2h29 en tout).

Amorties, premières et victoire…

Mais si l’on a précisé, à raison, toutes les forces de Gilles Simon, il faut également mentionner que Roger est retombé pendant ce match dans une certaine complaisance vis-à-vis de son jeu. En négligeant la variation dans les troisième et quatrième manches, Federer s’est mis tout seul en danger. Car en acceptant le jeu en rythme et « endormant » de Simon, il s’est exposé à ces fameuses accélérations dont lui seul et Murray ont le secret.

A l’amorce de cet ultime épisode d’un match passionant, les deux fauves ont jaugé leurs réserves physiques, se mettant l’un à l’autre un coup de dent de manière ponctuelle, juste pour tester. Comme deux boxeurs. Ainsi, à 2-1 pour lui, le Suisse a osé et réussi un coup droit décroisé en retour de service côté avantage. Revenant à 30-A, il a exercé une certaine pression sur Simon. Mais s’appuyant sur un revers très dense, très aplati et plein de vie, le Français s’en est sorti. Continuant de courir et ne paraissant pas être plus essoufflé que lors du premier set, Simon décontenançait visiblement Federer.

Source : is.blick.ch

A son tour, Simon connaissait de la réussite avec un coup droit croisé validé finalement sur un challenge tant il ne faisait qu’effleurer l’angle du court. Mais Federer ne faiblissait pas et menait finalement 3-2. Le niveau des deux hommes était si proche qu’on sentait que cela ne devait pas se jouer à grand-chose. Pourtant dominé de la tête et des épaules du fond du court, c’est bien Federer qui créait la première brèche et s’engouffrait dedans. Concluant un jeu de retours intéressants basés sur des amorties « casse-pattes » (selon l’expression de Julien Boutter), il forçait Simon à venir au filet avant de le passer d’une volée de passing, 4-2. Alignant les premières brusquement retrouvées et montant encore davantage au filet, Federer s’envolait jusqu’à 40-0 mais Simon s’arrachait, mort de faim, pour revenir jusqu’à 40-30 avant de s’incliner, 5-2.

Le « mauvais » break était ainsi confirmé. S’accrochant jusqu’au bout, Simon ne pouvait rien contre un Federer qui avait récupéré sa puissance de feu sur sa mise en jeu. C’est sur un ace que Roger mettait fin à un match (6-3) qui aura duré 3 heures et 13 minutes. Une rencontre épique et magnifique où les deux joueurs rôdent autour du ratio positif (44/40 soit +4 pour Simon, 51/53 soit -2 pour Federer).

Au final, Gilles ne pouvait pas nourrir beaucoup de regrets tant il aura fourni d’efforts. Probablement fatigué par sa victoire toute fraîche à Sydney, le 34ème joueur mondial a fait montre d’une véritable puissance dans ses frappes ainsi que d’une endurance retrouvée, tout ceci associé à sa grande intelligence tactique. Bref, il se rapproche petit à petit de son tout meilleur niveau. Et même si la défaite est amère, il lui faut se consoler en se disant que sa progression est évidente, que de nombreux tournois l’attendent, à commencer par la Coupe Davis où il devrait rapidement retrouver sa place en simples au côté de Jo Tsonga.

Sources

Sources statistiques : Australian Open Official Website.

Source photo n°1 : Ouest-France.fr

Source photo n°2 : is.blick.ch

Source photo n°3 : is.blick.ch

Source photo n°4 : is.blick.ch

Source photo n°5 : is.blick.ch

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