La Tribune du Sport


Vous vous en foutez de la voile ?

Publié dans La Tournée du Patron par Roland Richard le 9 janvier 2012
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Banque Populaire V

Eh bien vous avez tort. Je ne peux guère vous jeter la pierre car il y a quelques semaines encore, je n’étais moi-même pas un féru de bateau. Je vois même d’ici les critiques. Aujourd’hui lundi, il y avait bien sûr au moins trois autres événements qui auraient mérité un édito…

> le troisième Ballon d’Or de Lionel Messi – il n’est malgré tout pas improbable que j’écrive dessus –,

> le fait que Thierry Henry rejoue (et marque) avec Arsenal en Cup face à Leeds,

> et, bien sûr, les qualifications improbables en Coupe de France du Gazélec Ajaccio (Nat) ou bien de Sablé-sur-Sarthe (CFA 2). Laquelle a d’ailleurs dû faire chaud au cœur à notre ami sarthois de la rédaction, Jean Giraud.

Mais au-delà de ma décision d’éviter de parler football autant que faire se peut ces temps-ci, je suis obligé d’avouer que j’ai vu dans la réussite de Loïck Peyron et de ses 13 équipiers de Banque Populaire V quelque chose qui méritait l’attention et l’affection de tous les passionnés de sport.

L'arrivée après 45 jours en mer

Je n’ai jamais apprécié avec justesse les statistiques et les chiffres mais certains demeurent parlants. Banque Populaire V est un maxi trimaran de :
- 40 mètres de long,
- de 23 mètres de haut,
- dont le mât culmine à 47 mètres,
- dont la voile pèse 500 kilos
- et dont l’ensemble fait 23 tonnes (soit une vingtaine de 306 Peugeot ou de Twingo Renault).

Donc quand on vous dit qu’il s’agit d’un « mastodonte » ou d’un « monstre » des mers, ce n’est pas une simple expression emphatique dont les journalistes sont si coutumiers. Il est ici question d’une machine extrêmement impressionnante et, du coup, difficile à manier. Comme l’expliquait à L’Equipe Xavier Guilbaud, chef du projet de construction du bateau, samedi, le bateau a été « allongé afin de privilégier sa capacité à aller vite dans une mer formée, comme dans le Sud », comprendre une mer agitée.

Car au-delà du périple que représente un tour du monde à la voile sans escale à la tête d’un pareil engin, il faut rappeler le danger que représente la mer, spécialement dans les eaux glacées de l’Antarctique. Les marins ont alors traversé « un champ de glace de 4 650 km » semé d’icebergs.  « Ç’a a été excitant car on a vu pas mal d’icebergs et, de près, on a pu se rendre compte de l’effet que ça fait, racontait Loïck Peyron au quotidien sportif. On a passé deux nuits avec des icebergs à droite, à gauche… On sait [alors] que tout peut disparaître, le bateau et les hommes, en quelques instants. »

Pour ceux qui ont lu mon édito précédent, ils savent qu’en lisant ces lignes et en choisissant malgré tout de faire l’apologie de ce périple, je me suis retrouvé bien embêté. La semaine dernière, j’avais en effet défendu avec force que la direction du Dakar devait, à mon sens, réfléchir à la disparition du rallye-raid étant donné le risque permanent que couraient les sportifs en partant dans une telle aventure. Et là, je me retrouve tout à coup à louer une autre équipée, tout aussi dangereuse. Peut-être même davantage. Dans les deux cas, c’est bien la tentative de dompter la nature qui peut coûter la vie. Mais il existe malgré tout une énorme différence entre ces deux courses.

Le fait que l’événement était endeuillé ou non. Car je n’ai pas trouvé trace de quelqu’un qui serait décédé en tentant de battre le record du Trophée Jules-Verne. Ce qui paraît très surprenant eut égard aux risques pris par ces équipages. Mais cela tend, en même temps, à confirmer la théorie selon laquelle le rallye-raid n’est pas aussi bien organisé qu’on veut nous le faire croire. Mais bref, là n’est pas le sujet d’aujourd’hui…

Je ne veux pas assombrir un tableau que je souhaite joyeux. Je finirai donc en insistant sur plusieurs aspects qui justifient pleinement (et positivement) mon éloge de cette tournée du patron.

Le premier, c’est que ce Trophée Jules-Verne est un puissant vecteur de valeurs éminemment collectives. Comme s’en émerveillait Maryse Éwanjé-Épée sur RMC ce week-end dans Sportisimon, « la voile est certainement l’un des sports le plus collectifs qui existe », car si l’un de vos équipiers commet une petite erreur, cela devient rapidement un gros problème pour l’ensemble du bateau.

Le second aspect qui mérite d’être mis en exergue, c’est bien sûr le caractère spartiate de telles péripéties. On mange des aliments lyophilisés, on se lave avec des lingettes car il n’y a pas de douche ni d’eau chaude, on est isolés du reste du monde et notamment de ses proches pendant plus de 45 jours (45 j, 13h, 42’ et 53’’ pour être précis), on est habillés en salopette pendant autant de temps, on ne possède que des toilettes sans système d’évacuation et on partage 4 couchettes pour 12 équipiers (le navigateur et le skippeur ayant chacun une couchette à l’arrière du bateau).

Enfin, le dernier aspect réside dans l’unicité d’une telle réussite. Lorsque le Trophée a été remporté pour la première fois, c’était en 1993, Bruno Peyron (le grand frère de Loïck), avait alors mis 79 jours et plus de six heures pour boucler ce tour du monde. Loïck a donc mis près de 34 jours de moins, même pas vingt ans plus tard…

Ce qui me fait au passage mentionner ce qui m’a certainement le plus plu dans cette belle histoire : l’hommage rendu au bateau et à ses équipiers par Peyron qui a cantonné sa propre performance à un « un rôle de chef d’orchestre dans un orchestre qui savait très bien jouer. Plein d’orchestres jouent sans chef et ça marche très bien. Nul n’étant irremplaçable, j’aurais pu ne pas être là. » En revanche, l’éloge est appuyé envers le bateau, qu’il juge « exceptionnel » et qu’il avait décrit comme un « véritable avion de chasse » après le franchissement de l’Equateur. Il l’est tout autant quand il s’agit de ses compagnons : « L’équipage est aussi important que le bateau. Il y a 100 % pour le bateau et 100 % pour l’équipage. »

De la communication, sans doute. Mais étant donné la patience dont faisait preuve Peyron à chaque interview depuis le départ de Banque Populaire V le 22 novembre dernier, on ne va pas bouder notre plaisir. Cette accessibilité, cette (apparente) modestie, alliées à la qualité de la performance, tout cela contribue à redonner le sourire dans ce monde sportif battu en brèche par les affaires de dopage, de corruption, de tricheries en tout genre et autres joyeusetés. C’était un beau moment. Voilà tout.

 

 

Roland Richard, réd’chef de La Tribune du Sport

 
Juste, pour rappel, le petit lien vers la cartographie si bien faite du Trophée qui permettait de suivre quasiment en temps réel l’évolution du maxi trimaran.

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