La Tribune du Sport


Contador était peut-être innocent

Source : Republicain-Lorrain.fr

On a appris lundi dernier la suspension du cycliste espagnol Alberto Contador pour deux ans en raison d’un dopage supposé aux anabolisants (clenbutérol) en juillet 2010. Vainqueur du Tour de France cette même année puis du Giro en 2011, Contador a donc perdu ces deux titres majeurs et sera suspendu jusqu’au 5 août prochain. Comment une telle chute s’est-elle dessinée ? Retour sur les faits et remise en perspective des éléments qui tendent à faire penser que Contador n’était peut-être pas coupable.

 

L’élégance du grand grimpeur

 

Vous le savez peut-être si vous parcourez les pages de ce site une fois l’été venu et les roues du Tour de France lancées à pleine vitesse, mais j’adore Alberto Contador. Entre lui et moi, cela relève même du coup de foudre. J’ai croisé son coup de pédale lors de l’arrivée au Verbier en 2009, lors de la 15ème étape entre Pontarlier et le col hors-catégorie du Verbier. Cette fameuse ascension qui fit tant se questionner Greg Lemond dans son article devenu célèbre, « Alberto, prouve-moi qu’on peut croire en toi » (lisible seulement pour les abonnés).

Contador dans la montée du Verbier (Source : Velo101.com)

Contre vents et marées, contre son coéquipier Lance Armstrong et ses vassaux tout autant que contre son propre manager Johan Bruyneel, Contador était parvenu à imposer sa volonté de gagner par le caractère époustouflant de sa performance. Il régnait alors seul sur le cyclisme mondial et sur les grands tours. Avec élégance et sans contestation. Tel un hidalgo. Capable même de s’attacher le concours de ses concurrents sur ce même Tour 2009 lorsque les frères Schleck, quelques jours plus tard sur la route menant au Grand-Bornand, l’avaient aidé à s’imposer (17e étape).

 

A l’UCI le clenbutérol, à L’Equipe les résidus de plastique

 

Alors comment Contador a-t-il pu en arriver là ? Comment une telle mise au ban a-t-elle pu survenir ? Le 21 juillet 2010, alors qu’il dispute le Tour de France en double-vainqueur (2007 et 2009), il est contrôlé positif à Pau, lors du jour de repos. Personne ne le sait alors mais de faibles doses de clenbutérol (50 picogrammes), un anabolisant interdit par l’Agence mondiale antidopage (AMA), sont retrouvées dans ses urines. Quatre jours plus tard, Contador remporte sa troisième Grande Boucle sans que personne ne sache encore de quoi il retourne. Un mois plus tard, le 26 août, l’Union cycliste internationale (UCI) rend public le résultat de ce contrôle. La contre-expertise effectuée début septembre confirme le premier examen : Contador s’est dopé. Le 8 septembre, Alberto Contador est suspendu à titre conservatoire par l’UCI.

Le 30 septembre, l’Espagnol qui court chez Astana évoque la consommation d’une viande contaminée la veille du contrôle. Le lendemain, nouveau coup de tonnerre lorsque le quotidien sportif L’Equipe révèle que des résidus de plastique, ceux-là mêmes qui composent les poches de sang destinées aux transfusions sanguines (illégales), ont été détectés dans les échantillons de Contador.

Contador ne s'était pas fait que des amis sur le Giro 2011 (Source : Eurosport.fr)

L’affaire est alors renvoyée devant la Fédération espagnole de cyclisme, chargée d’instruire les dossiers des coureurs ibériques. Mais, rebondissement supplémentaire, celle-ci blanchit le cycliste le 15 février 2011, annulant par là-même la suspension à titre conservatoire qui court depuis plus de cinq mois (depuis le 8 septembre 2010 donc). L’UCI et l’AMA font appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). Nous sommes déjà six mois après les premières révélations de l’UCI concernant le coureur et là, l’affaire redouble de lenteur. La décision qui devait initialement être rendue le 8 juin 2011 est repoussée au 3 août, après le Tour de France (soit plus d’un an après le contrôle à l’origine de la procédure). Les deux parties souhaitent ce report. Pendant ce temps-là, Contador enquille les titres (dont le Giro 2011 le 29 mai) et les places d’honneur (5e du Tour de France le 24 juillet).

 

L’affaire Contador s’enlise pendant plus d’un an…

 

A l’issue de cette Grande Boucle, tout le monde brûle d’impatience de savoir. Les observateurs commencent même à médire, Contador ne se serait pas dopé en cette année 2011 et c’est pour cela qu’il n’aurait pas été au niveau au moment d’accélérer dans le Galibier (18ème étape) face à Cadel Evans et Andy Schleck. Quoi qu’il en soit, au milieu de l’été, le TAS décide une nouvelle fois de reporter l’examen de l’affaire. Finalement, les audiences auront lieu entre les 21 et 24 novembre.

John Fahey, président de l’AMA, s’explique sur ce retard dans L’Equipe mercredi dernier : « Deux mille cinq cents pages à décortiquer, ce n’est pas rien, s’est-il justifié. Alors certes la justice sportive avance lentement, mais pour un résultat satisfaisant. » Car en effet, pour l’AMA, il s’agit d’une « très bonne nouvelle » : faire tomber un poisson du calibre de Contador n’arrive pas tous les jours.

 

Un des juges du TAS corrompu ?

 

Efraim Barak au centre de la photo et au coeur de la polémique (Source : ATwistedSpoke.com)

On annonçait pourtant l’Espagnol en passe d’être blanchi quand des fuites au sujet du déroulement des audiences du TAS indiquaient que l’AMA et l’UCI n’avaient pas forcément choisi la bonne stratégie juridique. De plus, Contador avait lui tout fait pour « prouver sa bonne foi », il était même « passé au détecteur de mensonges pendant cinq heures, à répondre aux questions comme un délinquant », selon ses propres déclarations.

Par ailleurs, on avait remis en question l’impartialité de l’un des trois juges composant le tribunal. Pour former un « panel » du Tribunal arbitral du sport apte à juger d’un dossier, chacune des deux parties nomme un juge et le troisième (en l’occurrence l’Israélien Efraim Barak) est lui choisi par le TAS. Or en janvier, la Saxo Bank (équipe de Contador depuis la fin de l’année 2010) est partie en stage en Israël. Dans un article très documenté, Pierre Godon (journaliste à FranceTV) garantit qu’« aucune équipe de renom n’y effectue jamais ce genre de voyage ». Le journaliste affirme en outre que la publication de la décision des juges a été retardée d’une semaine fin janvier en raison de cette crainte de conflit d’intérêts. Les soupçons se sont faits plus insistants encore lorsque le juge Barak s’est rendu en Espagne pour donner plusieurs conférences dont une organisée par la Fédération espagnole de football.

 

Une mauvaise stratégie de défense pour Contador

 

Tous les signes semblaient converger vers une relaxe de Contador. C’est donc dans la stratégie que tout s’est joué. Selon le Code mondial antidopage, article 2.1.3 : « La présence de toute quantité d’une substance interdite ou de ses métabolites ou marqueurs dans l’échantillon fourni par un sportif, constitue une violation des règles antidopage ». Corollaire de cette règle : lorsqu’un produit illégal se trouve être présent dans votre corps, c’est à vous de faire la preuve de votre innocence. Comme le rappelait dans L’Equipe mardi, Matthieu Reeb, secrétaire général du TAS, Contador a lui « choisi de se défendre en optant pour la thèse de la contaminiation alimentaire, jugée hautement improbable par le panel [des juges], qui l’a écartée ».

Matthieur Reeb explique qu’une stratégie de défense, présentée comme l’hypothèse proposée par la défense, se résume ainsi à un « tout ou rien ». La défense de la viande contaminée n’ayant ici pas été retenue comme valable, Contador « écope de deux ans de suspension, comme le préconise en effet le Code mondial antidopage ». Et, détail important, les trois arbitres, y compris celui nommé par l’AMA, étaient unanimes.

 

Le Docteur de Mondenard (Source : AlloDocteurs.fr)

De grands spécialistes du dopage ne croient pas au dopage de Contador

 

Alors comment ce clenbutérol s’est-il retrouvé dans les analyses de Contador ? La théorie selon laquelle le Pistolero se serait tout simplement dopé à coût d’anabolisants est écartée d’un revers de main par Jean-Pierre de Mondenard, médecin spécialisé dans les questions de dopage dont nous estimons l’intelligence sur notre site : « Le clenbutérol étant détectable dans les urines, ce serait suicidaire pour quelqu’un autant contrôlé que lui de prendre ce produit, assénait celui qui fait autorité en la matière. En outre, le clenbutérol n’a pas d’effet anabolisant lorsqu’on n’en prend qu’une seule fois. La contamination accidentelle est donc possible. » (Source : Ouest-France.fr)

Le même Jean-Pierre de Mondenard, qu’on ne peut pas suspecter d’être conciliant avec le dopage, a d’ailleurs défendu Contador ces jours-ci sur lequipe.fr et mis en cause le jugement du TAS qui a dû, selon lui, « tordre les faits pour arriver à argumenter sur une "hypothèse" ». A ses yeux, « ceci n’est pas digne d’une instance de jugement internationale au plus haut niveau ».

Il ajoute même que « l‘éventualité d’une contamination involontaire n’est pas à exclure et apparaît beaucoup plus crédible que beaucoup l’ont laissé entendre. Quelle soit due à un bifteck ou à des compléments alimentaires ». Une possibilité confirmée par Matthieu Reeb qui souligne que les juges ont effectivement retenu l’hypothèse d’une contamination avec des compléments alimentaires que l’ensemble des coureurs d’Astana consommait en grande quantité en 2010.

Tweettant sur Contador cette semaine, j’ai été à un moment contacté par Dorian Martinez, directeur pendant treize ans du numéro vert Ecoute Dopage, mis en place par le gouvernement en 1998. Il m’affirme qu’une étude parue en 2011 appelée « Mission impossible ? Regulatory and enforcement issues to ensure safety of dietary supplements », réalisée par le Docteur Petroczi à l’Université de Kingston et parue dans la revue Food and Chemical Toxicology, certifie que près de 15 % des compléments alimentaires testés (parmi 500) compteraient dans leur composition des « substances non autorisées dans le but d’augmenter l’effet allégué du produit », à savoir la récupération. Dans sa propre analyse de l’étude, Dorian Martinez précise qu’« en tête de liste des contaminants, on trouve des stéroïdes androgènes anabolisants, certains stimulants comme l’éphédrine », etc. Depuis, l’ancien directeur d’Ecoute Dopage a créé un label, Wall-Protect, pour prévenir les sportifs des dangers qu’ils encourent en utilisant certains compléments alimentaires.

Alberto s'est remis au boulot depuis la décision (Source : Twitter)

Il est probablement impossible de prouver qu’Alberto Contador a effectivement pris un produit « piégeur » tout autant qu’il est impossible d’expliquer comment Contador s’est retrouvé avec des résidus de plastique dans ses analyses. Mais le TAS avait quoi qu’il arrive écarté cette partie du problème pour vice de procédure. Il a donc simplement appliqué la règle de l’AMA selon laquelle un athlète contrôlé positif à un produit interdit, qui ne parvient pas à prouver son innocence, doit être sanctionné.

Alors bien entendu, on ne saura jamais si Alberto Contador était réellement de bonne foi. Mais comme le dit très bien Gilles Simon, homonyme du tennisman qui est en fait journaliste à L’Equipe de mardi dernier : « L’avertissement doit être entendu dans le peloton, par ceux qui continuent de pédaler contre le sens du vent, prévient-il. Mais aussi, au-delà d’une discipline qui s’est investie plus que toutes les autres dans un combat difficile. Le coup de sifflet de l’arbitre du sport doit retentir aux oreilles de beaucoup d’autres Fédérations internationales qui préfèrent trop souvent se planquer sous l’oreiller. »

En attendant que le sport mondial fasse le ménage dans le sillage du cyclisme, il faut préciser que le TAS n’a pas souhaité faire un exemple de Contador en le privant de compétition jusqu’au 5 août prochain et en lui enlevant ses titres (Tour de France 2010, Giro 2011). Mais il y aura bien un avant-Contador et un après-Contador, ne serait-ce que du point de vue du sport espagnol qui n’a pas été assez vigilant sur ces questions depuis des années.

Contador reste un grimpeur hors-normes, peut-être le meilleur de toute l’histoire du cyclisme sur le plan physique – vous m’accorderez que c’est important dans le cyclisme – mais qui n’aura pas su se défendre correctement. Victime de son dopage ou bien d’un règlement trop rugueux ? il est très difficile de trancher. La seule certitude que nous ayons, c’est que les cyclistes du peloton qui ne roulent pas à l’eau claire ne doivent aujourd’hui pas se sentir très à l’aise dans leur caleçon.

 

Roland Richard

 

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